Le pinacle de l’humiliation

Écrire, c’est rendre compte de la nature humaine. Aucune émotion ne doit être étrangère à l’écrivain. C’est un spéléologue en rappel sur la paroi des abysses de l’âme; un bathyscaphe explorant les profondeurs de l’esprit; un foreur en quête de pépites de vécu. Et puisque les gens heureux n’ont pas d’histoire, l’écrivain doit être particulièrement versé dans la connaissance du côté obscur de la vie.

Il doit pouvoir décrire la solitude d’une petite fille rejetée par ses amies dans la cour de récréation de l’école St-Paul. Il doit tout savoir de l’affolement d’un schizophrène errant dans un délire de verbigération sur le boulevard des Forges. Il ne doit rien manquer du désespoir des parents d’adolescents inculpés pour un double meurtre sur la rue Saint-François-Xavier. Il doit pouvoir faire ressentir la peine qui déchire les parents à l’enterrement de leur enfant à l’église Ste-Cécile.

Avec la simple évocation d’un frigo contenant un demi oignon dans une soucoupe  ébréchée et un pot de mayonnaise à moitié vide, l’écrivain saura exposer la pauvreté d’un étudiant de l’UQTR. L’écrivain n’a que ses mots pour transmettre au lecteur l’intensité des émotions vécues par les personnages. Avec de simples mots, il pourra susciter des réactions physiques telles que l’angoisse, le rire et les pleurs. C’est un pouvoir qui tient de l’envoûtement vaudou.

Parmi les situations les plus cruelles à décrire pour un écrivain, il y a la solitude des auteurs en séance de signature au salon du livre de Trois-Rivières.

Ce peut être un monsieur de Roquemaure, qui vient présenter un livre auto-édité relatant la présence de la famille Lavoie en Abitibi. Assis devant un guéridon surchargé de livres invendus, Maurice Lavoie est seul au milieu de la foule, qui circule autour de lui comme l’eau du St-Maurice s’écoule de part et d’autre de l’île St-Quentin. Entre deux bâillements discrets, il consulte furtivement sa montre et calcule le coût de cette désastreuse opération publicitaire. Il enrage de reconnaître que sa femme avait raison. On ne le reprendra plus.

Ou encore Émilie, douze ans, avide de partager son premier livre Zoé a raison avec des jeunes lecteurs. Increvable enthousiaste, elle distribue des sourires qui se perdent dans le brouhaha des badauds indifférents.

Il y a aussi Monique, dont le dernier livre Guérir avec l’énergie des cristaux vient tout juste de sortir de presse. Assoiffée de contacts humains, elle finira par engager la conversation avec son voisin Alexis, déguisé en guerrier elfique aux oreilles pointues pour présenter sa nouvelle collection d’œufs de dragon.

Et bien sûr, l’incontournable Félix-Emmanuel, jeune romancier prometteur, ruminant son mépris pour la bêtise du public qui préfère rencontrer un cuisinier tatoué ou la mascotte de Geronimo Stilton. Son éditeur lui avait pourtant fait miroiter les plus grandes foules à la suite du plébiscite de son premier roman Mile-End moka par Marie-Louise Arsenault. Rivé à son téléphone, Félix-Emmanuel ne tente même plus de dissimuler son emmerdement.

À la tristesse et au pathétisme de ces auteurs esseulés, il faut encore ajouter la cruauté lorsque ces derniers sont confinés à proximité du kiosque de Patrick Sénécal, dont la file de lecteurs s’étire comme anaconda ostentatoire.

Mais pour l’auteur esseulé, le pinacle de l’humiliation est atteint lorsqu’une belle lectrice dans la quarantaine racée vient lui demander si c’est bien ici qu’elle doit payer son exemplaire des 7 jours du Talion.

Texte lu lors du Cabaret poétique au Bar l’Épilogue.

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