JOUR 1 :Inquiète (lu lors de l’ouverture officielle)
Je suis ici pour quatre jours au Salon du livre, en tant qu’écrivaine en résidence.
C’est un honneur, vraiment. Merci. Je suis très heureuse d’être parmi vous.
Mais voilà : ma tête est ailleurs.
Elle est restée là-bas, à la maison, coincée dans mes inquiétudes.
Je suis ici, mais je pense à eux.
À mon mari qui, plongé dans ses équations, oublie les heures de repas et survit grâce au pain et au fromage. À mon fils, un ado, qui rôde dans la cuisine comme un requin.
Pourtant, pour mes quatre jours d’absence, j’ai rempli le frigo, j’ai acheté un jambon de trois kilos, un poulet bio aussi gros qu’une autruche, et des litres de lait comme si une vache entière avait décidé d’emménager chez nous. Malgré ça, je m’inquiète. C’est plus fort que moi.
Et je me raconte des horreurs :
Et s’ils ne savent pas comment concocter une vinaigrette ?
Ou pire, s’ils se la versent sur la tête, faute de savoir où elle va ?
Et s’ils oublient de remettre les aliments au frais ?
Il paraît que les bactéries doublent toutes les vingt minutes…
Et s’ils ne trouvent plus la cafetière, la poêle en fonte… le frigo… la cuisine ?
Leur ventre m’appartient. Pas que.
Je suis ici, mais ma tête est dans leurs déplacements.
Dans ma charmante banlieue, si tranquille qu’elle en devient impraticable, aller du point A au point B sans voiture relève de l’exploit.
Mon fils ne conduit pas.
Son père, absorbé dans ses calculs aérospatiaux, oublie souvent que la journée de travail a une fin.
Et s’il oublie d’aller le reconduire à l’école ?
Ou pire : de le récupérer après son club de Donjons et Dragons ? et que fiston se retrouve seul, sans bus scolaire, dans le stationnement désert et sombre?
Ce ne serait pas la fin du monde.
Fiston marcherait cinquante minutes pour rentrer. On a vu pire.
Mais quand même. Je m’inquiète.
On a dû m’oublier souvent quand j’étais enfant.
Je suis ici, mais ma tête est dans leurs globules blancs.
J’ai peur qu’ils tombent malades sans moi pour poser la main sur leur front, googler les symptômes, donner les bons médicaments, décider — si ça s’aggrave — qu’il faut foncer à l’hôpital.
La fille qui hurle comme une sirène d’ambulance dans l’embouteillage, c’est moi, ça.
Je m’inquiète.
Et je m’en veux de m’inquiéter comme ça.
Je me dis que cette inquiétude cache peut-être autre chose.
L’humoriste Ali Wong dit qu’à la maison, elle fait tout — absolument tout — pour que son mari ne puisse jamais la quitter : il ne saurait pas survivre sans elle.
Il y a peut-être un peu de ça chez moi.
À tout porter, ils ne pourront pas partir.
M’enfin.
S’il vous plaît, venez me voir.
Venez faire signer vos livres. Venez me parler.
Sortez-moi de mes inquiétudes.
Ramenez-moi ici, parmi vous.