JOUR 3 : Histoire de salon du livre 1 (lu lors de la soirée Écho des voix nouvelles, le samedi soir)
En 2000, mon premier salon du livre. À Montréal.
Je suis un bébé écrivain. J’ai la peau lisse et les yeux grands ouverts. Tout m’impressionne.
J’en ai rêvé, de cet endroit. Être là, parmi des auteurs reconnus. Mon livre devant moi. Des gens qui veulent me lire. Et voilà : j’y suis.
J’ai envie de serrer dans mes bras chaque personne qui vient faire signer son exemplaire. Mieux que ça : je suis tellement reconnaissante que je leur donnerais ma chemise, ma télé, mon lit.
J’ai envie de faire des high five à tous les auteurs que je croise. Leur dire : moi aussi, j’écris. On est pareils. On est une famille.
Je me retiens. Je reste assise, bien sage. Mais à l’intérieur, j’explose. Seul mon sourire à cent huit dents me trahit.
Il y a même une petite file pour moi. Rien d’immense, mais elle est là. Des gens veulent me rencontrer. Wow. J’ai envie de les garder près de moi toute la journée, de leur raconter mille histoires, de marcher à la queue leu leu dans le salon jusqu’à la fermeture, jusqu’à ce que les lumières s’éteignent et que les métros aillent se coucher.
Je souris trop.
Je bouge trop.
J’en fais trop.
Je suis trop moi.
Quand la séance se termine, je reste au kiosque de mon éditeur. Je papillonne d’une personne à l’autre, comme un petit caniche prêt à faire des pirouettes pour qu’on le remarque.
On me présente. On me déplace. On m’invite.
Le soir, un grand souper au Queen Elizabeth. Des auteurs, des éditeurs, des visages connus. Je me souviens : il y a Pascal Bruckner. Tout le monde gravite autour de lui.
Je suis à une grande table ronde. Du vin. Beaucoup de vin.
À côté de moi, un auteur connu, qui a quatre fois mon âge. Il me pose des questions. À l’époque, je suis journaliste. Lui aussi. Il parle de connexion. Je ne sais pas laquelle.
Puis, il commence à descendre les autres auteurs, au rythme de ses verres.
Il envahit mon espace. M’empêche de parler aux autres.
Il dit qu’il a vu ma photo chez mon éditeur. Qu’il m’a trouvée belle. Qu’il est venu à cette soirée pour moi. Qu’il se fiche du reste : des auteurs, des éditeurs, du poulet dans son assiette. Rien ne l’intéresse, sauf moi.
Je ne sais plus où me mettre.
Et il insiste.
De plus en plus.
Autour de nous, les regards se croisent, mal à l’aise. Personne ne sait quoi faire. Moi encore moins. Je ne connais pas les codes. Peut-être que c’est normal, ici?
Il veut mon numéro. Je refuse.
Il insiste. Dit qu’il appellera à mon travail pour me retrouver. J’ai peur qu’il dérange mon employeur. Je suis nouvelle dans cette revue féminine. Alors je cède. Je lui donne.
Et je pars.
Durant la semaine, il laisse de longs messages sur mon répondeur. Il appelle au magasine pour lequel j’écris. Puis, il envoie une lettre à mon éditeur où il me traite d’agace.
Ce soir-là, en rentrant chez moi, Le Déclin de l’empire américain joue à la télé. Des intellectuels parlent de sexe autour d’une tourte au saumon.
J’ai l’impression d’avoir traversé une scène du film.