Quatrième texte de l’écrivaine en résidence

JOUR 4 : SAVOIR DIRE NON (lu lors de la cérémonie de clôture du 38e SLTR)

C’est mon premier festival littéraire en France. Moi, le bébé écrivain venu du fin fond de nulle part, je vais me retrouver parmi de grands noms de la littérature. Je suis tout excitée.

Je me répète comme un mantra :
Tiens-toi tranquille pour une fois.

Je sais qu’il ne faut pas grand-chose pour que tout dérape : un verre de trop, un sourire de trop… et hop, j’oublie mon nom.

Avant mon départ, mon éditrice m’a fait promettre de me tenir loin de X, le grand écrivain séduisant qui vient de remporter le grand prix des grands prix pour son roman Je mérite le grand prix.

— Il se tape tout ce qui bouge… et ce qui ne bouge pas.

Mais il ne me fait pas peur.
Je suis certaine de savoir gérer son désir — et celui des autres.

Le cocktail d’accueil a lieu au consulat. Une cinquantaine d’auteurs dans une grande salle aux murs d’acajou, sous d’énormes lustres. Tout m’impressionne : les lambris, les bulles de champagne, les hors-d’œuvre compliqués à manger… et surtout les gens.

Je reconnais des visages, mais je n’ai personne à qui parler. J’attends qu’on m’aborde, plantée là, les bras ballants, l’air nunuche. Mais personne ne vient. Les écrivains célèbres n’aiment peut-être pas la nouveauté. Ou alors ils préfèrent leurs clans.

Les écrivains « comme il faut », qui empilent les subordonnées, gravitent autour d’une autrice en robe rouge, ravie d’avoir sa cour.

Les écrivains de l’exil — tous des hommes en chemise blanche et blazer de tweed malgré la chaleur — restent en périphérie, comme s’ils n’avaient jamais tout à fait le droit d’être là.

Les écrivains profs d’université parlent le plus fort. On croirait à un débat intellectuel. En réalité, ils râlent encore contre les compressions budgétaires qui limitent leurs sorties au restaurant.

Puis il y a lui.
L’auteur à succès.

C’est le seul qui me sourit. Il a l’air aussi seul que moi, malgré ses livres et sa réputation. Peut-être que celle-ci fait fuir les autres.

Il se présente. Il me dit qu’il m’a lue. Qu’il a aimé.
— Le contraire m’aurait étonnée. Ça parle de sexe avec des gars de ton âge. Que je lui dis.

Il rit. Moi aussi.

On parle du festival, de l’avion, de l’hôtel, des maisons d’édition. Et malgré mes deux verres de champagne — avalés comme des bouées pour flotter dans ce monde au-dessus de mes moyens — je tiens bon.

Après le discours interminable du consul, on va manger ensemble. On rit beaucoup. On parle des autres, de demain, puis, à la deuxième bouteille de vin, de nos vies, de nos ratés amoureux.

Il est tard. On rentre à l’hôtel.

Le gardien de nuit nous ouvre.

C’est dans l’escalier que ça bascule.
On s’embrasse. On rit. On s’embrasse encore. On rit. Trop fort.

Le gardien remonte pour nous demander de faire moins de bruit, que des clients se plaignent. On promet. On pouffe comme des enfants pris sur le fait.

Arrivés à ma porte, on continue de s’embrasser, plaqués contre les murs comme dans un film.
— Je peux entrer? Me demande-t-il.
— Pas question que je couche avec le premier écrivain venu, que je lui réponds.

On rit. On s’embrasse encore.

J’ai promis de me tenir.
Alors je me tiens.
Malgré le corps qui dit autre chose.

Il se détache, sourire aux lèvres :
— Je suis à la 42… si jamais tu changes d’avis…

Il s’en va.

J’entre dans ma chambre.

À peine la porte refermée, ça cogne.

Je souris persuadée que c’est lui.

Mais non.
C’est le gardien de nuit.

Il remplit l’embrasure. Il dit qu’il veut entrer. M’embrasser, lui aussi, comme l’autre.

Mon sang se glace.
— No way.

Je claque la porte.

Silence.

Mais qu’est-ce qui vient de se passer?

La chambre tangue. Je ne sais plus si c’est la peur ou le vin. Je marche, je me ronge les ongles. Il a sûrement un passe-partout. Et s’il revient?

Je n’attends pas de vérifier.

Je prends mon sac et file à la chambre 42.

L’écrivain à succès est ravi de me voir revenir.

Je lui raconte ce qui vient de se passer. Il n’en revient pas. Il dit qu’il m’accompagnera si je veux porter plainte.

Je lui demande si je peux dormir dans sa chambre, j’ai trop peur.
C’est sûr qu’il accepte.

On s’allonge côte à côte, tout habillés. On reparle encore. Puis, juste avant que je m’endorme, il me demande :
— T’es sûre que t’as pas inventé cette histoire pour venir dans ma chambre?

Je ne ris pas.

Il ne voit pas mon regard dans le noir.
Il s’approche pour m’embrasser.

— Non. Pas après ce que je viens de vivre.

Cette fois, c’est clair, l’alcool et les festivals, c’est non.

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