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Ariane Gélinas, écrivain en résidence 2017

25 mars 2017

RÉSIDENCE, JOUR 03 : Terre Adélie

Ariane Gélinas, écrivain en résidence 2017

25 Mar 2017

Pour ce troisième jour, en guise de lecture avant l’entrevue sur le collectif de nouvelles fantastiques mauricien Les Murmurantes, j’ai pensé vous offrir cette fois, par souci de variété, un texte de création qui rejoint ma pratique d’auteure de récits brefs.

Je vous propose un texte d’imaginaire inédit, en l’honneur des pôles… et pour célébrer, avant leur départ, les derniers soubresauts de l’hiver.

TERRE ADÉLIE

Les bourrasques s’éparpillent sur mon visage. Dans le port, un navire gémit tandis que les vagues le soulèvent. Un miracle m’a permis de rallier les terres antarctiques, de fuir la stridence qui a immolé les continents. Transmise par les ondes sonores, l’épidémie s’est dispersée à la vitesse d’un papier froissé au creux de la main. Bientôt ne sont plus restées que des dépouilles vibrantes. Entre les défunts fauchés par le bruit, des sourds se rassemblaient peu à peu, persuadés d’avoir été choisis pour réaliser un dessein suprême.

J’ai pu les voir arpenter les rues en soutanes avant que les écrans s’éteignent. Épargnés par des casques antibruits, des caméramans immortalisaient leur cortège. C’est à une protection de ce type que j’ai dû ma survie. Effondré dans le sous-sol d’un chantier d’Hobart, j’ai mis des heures à retrouver mes sens.

Les morts frémissaient sur la surface terrassée. Mais la fixité de leurs traits ne pouvait mentir.

Des larmes se cristallisent au coin de mes paupières. Ceux que je chérissais ne sont plus que suaires dans lesquels résonne l’épidémie. Nombre d’habitants de la base de terre Adélie ont pourtant refusé l’évidence. Longtemps, ils ont cherché une explication pour justifier leur coupure du monde. La douleur obscurcissait leur esprit, comme la chaleur de l’haleine se tétanise dans les étendues polaires.

Plusieurs ont souhaité partir à bord du brise-glace, gouvernés par des espérances imprécises. Ils s’échinent en vain. Le virus les foudroiera lorsqu’ils aborderont la Tansmanie. Ils n’atteindront jamais la côte, deviendront l’équipage d’un vaisseau fantôme errant sur les mers froides.

La stridence les sanglera de sa terrible souveraineté.

Et moi, je resterai ici, sur ce pôle oublié par l’épidémie. Avec ce sentiment que tout humain devrait s’affranchir seul de son Antarctique. Ou alors, je ferai comme Adélie, cuisinière de la base au prénom prédestiné, qui s’est enfuie vers l’intérieur des terres. Avait-elle pressenti notre malheur ?

Mes bottes martèlent la couche de neige qu’ont patiemment accumulée les siècles. Je tends les mains vers mon casque, que j’enlève. Le vent siffle une mélodie primitive. Ma poitrine s’emplit d’air purifié par le froid.

Déterminé, j’avance, m’éloigne des abris orangés auxquels on m’a refusé l’accès. Dans quelle direction Adélie est-elle partie ? Ici, les empreintes creusent le sol d’infinies cicatrices.

En périphérie de mon regard, la zone côtière s’amenuise. J’épouse les traces inscrites dans la banquise comme l’eau s’infiltre dans la moindre lézarde. Le froid se densifie, m’insensibilise.

Je reproduis le parcours erratique d’Adélie. Le poids du casque dans mes mains me ralentit. Je m’en délivre sur la glace. Le bruit du continent primordial s’intensifie. Dissipe en moi le réconfort de l’équilibre. Je foule seul mon Antarctique. Poursuis mon avancée jusqu’à ce que les empreintes se résorbent.

Au loin, une tache assombrit l’uniformité du blanc. Je m’approche, la poitrine oppressée. Allongée en travers d’une congère, Adélie succombe aux ultimes assauts des ondes. Son corps, réceptacle sonore, vibre en continu.

Je m’entends pousser un cri rauque. Libère son visage tremblotant de sa cagoule. Mais déjà, ses pupilles s’étrécissent.

Il n’y a pas de refuge possible. Je le redoute chaque jour davantage.

Aussi loin au Sud que j’irai, je ne pourrai me dérober au tintamarre. Esquiver les stridences de plus en plus dissonantes. Fuir leur cacophonie multiple.

En attendant, j’offre mes derniers sursauts de chaleur à Adélie. Pour l’aider à partir, j’étreindrai son corps assailli des clameurs du monde.

Alors, le silence plantera peut-être son drapeau effrangé quelque part.