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Écrivaine en résidence

Ariane Gélinas

Photo: Frédérick Durand

Née à Grandes-Piles, Ariane Gélinas est la direc­trice littéraire de la revue Le Sabord ainsi que la directrice artistique, la coéditrice et la codirectrice littéraire de Brins d’éternité. Elle rédige également la chronique « Littératures de l’imaginaire » dans le bimestriel Les libraires. En plus de L’enfant sans visage (XYZ, 2011), elle est l’auteure de la trilogie Les villages assoupis (prix Arts Excellence, Jacques-Brossard et Aurora/Boréal) et du recueil de nouvelles Le sabbat des éphémères (Six Brumes, 2013). Son roman Les cendres de Sedna vient de paraître chez Alire. Elle demeure à Trois-Rivières.

Une des belles nouveautés du Salon du livre de Trois-Rivières depuis 2015, il s’agit de l’écrivain en résidence. Son rôle est d’écrire un texte inédit à chaque jour durant l’événement, et de lire ces textes durant des événements précis de la programmation. Ces textes sont également publiés sur le site Internet du Salon du livre, sous forme de blogue. Pour les deux premières années, le poète Sébastien Dulude et l’auteur Bryan Perro se sont prêté au jeu à merveille. Il est possible de relire leurs textes ici.

Quatrième texte de l’écrivain en résidence

Lundi matin, tout sera terminé

C’est difficile le lundi matin après un salon du livre, très difficile.

J’ai connu des tas de gens pour qui c’était le pire moment de la semaine. Je les ai vus déprimer le dimanche soir rien qu’à penser au lendemain. Beaucoup d’enfants qui sont normalement debout à sept heures le samedi matin pour regarder les dessins animés sont incapables de se réveiller le lundi pour aller à l’école. Même les adultes qui se couchent tôt en espérant se lever reposés se rendent bien compte qu’ils émergent des couvertures aussi fatigués que la veille. Mais pour les auteurs, c’est pire…

Le premier jour de la semaine porte la marque ISO 8601, notation destinée à éviter tout risque de confusion dans les communications internationales. Il est donc inscrit mondialement comme le premier jour de travail de la semaine. PFFT…

Lundi, retour au quotidien.

Terminé l’intelligence de Robert Lalonde, la beauté énigmatique de Florence K… adieu le talent de Sampar, les sagas de Louise Tremblay-D’Essiambre et le tranchant Dompierre.

Lundi, c’est le retour de l’austérité, de l’UPAQ, de la Syrie, de nos séries télévisuelles préférées et de tout ce qui nous donne envie de ne plus avoir envie. La ritournelle : « Lundi matin… l’empereur, sa femme et le p’tit prince… sont venus chez moi… pour me serrer la pince! »

Re-bof…

Mais il restera les livres, les rencontres, les souvenirs…

Il restera les impressions, les sourires, la gentillesse…

Il restera le nécessaire pour attendre patiemment, 2017.

Troisième texte de l’écrivain en résidence

Mostafa Azizi, Iran

Quand je pense à vous…

J’ai de la fuite dans les idées, un robinet mal fermé.

J’entends la goutte qui me dérange, le son des mots qui me démanche.

Et j’ai envie de tout fermer, de ne plus croire ou exister, mais la plume saute de l’encrier et la vie vient me chatouiller.

Il y a trois choses qu’on ne peut pas cacher très longtemps, Mostafa : le soleil, la lune et la vérité.

Tenez bon dans les ténèbres, le soleil viendra.

Conservez votre foi dans les hommes, la lune vous inspirera.

Gardez la tête haute dans l’épreuve Mostafa, nous savons que vous avancez sur la route de la vérité.

***

Texte lu dans le cadre de la soirée Livres comme l’Air, présentée en collaboration avec le Centre québécois du PEN international, Amnistie internationale et l’UNEQ.

 

Deuxième texte de l’écrivain en résidence

PRENDRE RACINE

Il y avait dans un vaste champ, deux arbres nés d’un même parent. Identiques et en tous points égaux, d’une seule graine, deux êtres jumeaux.

Un songe depuis longtemps les animait, lorsque vers les étoiles ils regardaient. Leur désir, de plus en plus puissant, était de devenir d’immenses géants, que de loin on puisse les admirer, comme la lune être un point de lumière, pour que les hommes puissent s’y guider, afin de marquer leur passage sur terre.

Dans l’empressement de devenir ce qu’ils n’étaient pas encore, l’un d’eux choisit de grandir et il y mit tous ses efforts. Il dut pour cela renier ses racines, ne donner que de petits fruits, sous les vents forts plier l’échine, prendre l’eau vitale d’autrui.

En quelques printemps, il avait dépassé son petit frère de plus de la moitié.

L’autre prit son temps et grossit lentement, des branches solides apparurent doucement. Ses racines s’enfoncèrent dans le sol, ses gros fruits débordant de saveur attirèrent les enfants de l’école.

En quelques printemps, il avait dirigé plus d’hommes que son frère ne put l’imaginer.

Le premier devint long sans véritable raison. Le deuxième devint grand, de l’âme d’un géant.

Chaque être qui vit est marqué d’un destin qui arrive en son temps et toujours le rejoint.

Comment y arriver?

Il faut travailler patiemment et toujours dans le respect du rêve qui nous fait s’élever.

 

Premier texte de l’écrivain en résidence

Salut Denise,

Je me permets de t’adresser ces quelques mots. Tu sais, l’ambiance du salon, les jeunes, les professeurs, tout ça me fait replonger dans le temps.

La dernière fois qu’on s’est vu, j’étais en face de toi, dans une classe de vingt-quatre petits morveux de deuxième secondaire. Je dois te dire que je suis assez nerveux en écrivant ce papier. Je révise mes phrases et je place mes accords. Après tout, c’est toi qui avais l’habitude de corriger mes compositions.

C’est ton acharnement à vouloir me faire comprendre le participe passé qui a fait de moi un homme capable de s’exprimer en toute confiance. Pour un enfant, le participe passé, c’est l’Everest. Mon sherpa, c’était toi.

J’ai gravi cette montagne, ma main dans la tienne. Une fois au sommet, tu m’as ouvert les yeux sur le paysage. Un univers riche d’images, de littérature, d’expression, de confiance et de communication. Ma qualité de vie, au quotidien, je te la dois en partie. Je te dois la structure de ma pensée, dans l’articulation correcte de mes idées. Tu as eu le boulot le plus difficile d’entre tous, celui de me montrer comment construire une phrase comme on bâtit les fondations d’une maison. Ma charpente tient le coup Denise grâce à ton ciment, du ciment sans pyrrhotite, puisque je t’écris à Trois-Rivières. Je sens mes bases solides et aujourd’hui, je monte mon gratte-ciel sur le socle de ta patience. Tout ce que je peux te donner pour ta sueur, tes multiples corrections de copies et ta tendresse d’enseignante, c’est un mot, un simple mot : « Merci ».

Comme religieuse Denise, tu dois savoir plus que moi si Dieu existe. Une chose est certaine, la foi existe. Il faut avoir la foi dans l’homme pour faire ce que tu as fait. Il faut croire qu’un individu peut faire la différence dans la vie d’un autre. Si tous les humains ont une mission sur la terre, la tienne c’était de travailler, à créer dans l’ombre, des hommes et des femmes capables d’écrire correctement et de penser clairement. Les enfants ont besoin d’avoir un maître, un maître qui les éduque sans les juger, un maître qui a foi dans leur avenir. J’ai eu plusieurs maîtres, mon premier, c’est toi. 

Ton élève te salue bien bas où que tu sois, Denise. Ton cadeau m’est précieux. Chacune de mes fautes d’orthographe, ton stylo rouge me suit. Chaque participe passé bien accordé, je sens ta main sur mon épaule.

Enseigner c’est aimer, merci de cet amour.

Merci à tous ces enseignants que j’ai vu aujourd’hui et qui deviendront d’autres Denise, pour d’autres Bryan.

Photo: Mario Groleau

Photo: Mario Groleau

 

Bryan Perro

Bryan Perro

BryanPerro_webIl naît en 1968 à Shawinigan, et effectue une formation de comédien et de professeur de théâtre à l’UQAM, puis une maîtrise où il étudie le loup-garou dans la tradition orale du Québec. Il réalise son rêve et devient écrivain à temps plein grâce à sa populaire série jeunesse Amos Daragon. Reconnue internationalement, la série est traduite en dix-huit langues et a permis à son auteur de remporter, en 2006, le Prix jeunesse en littérature de science-fiction et de fantastique québécois. En plus de son travail de comédien, de metteur en scène et de conteur, Bryan Perro a enseigné près de dix ans au Collège Shawinigan où il a dirigé bon nombre de pièces de théâtre.
Passionné par les contes et les légendes, la mythologie et l’imaginaire populaire, Bryan Perro est un trappeur de créatures invisibles qui se consacre aujourd’hui exclusivement à sa pratique artistique.

Poème du dimanche

c’est dimanche matin et mon poème n’empêche pas les avions de s’effondrer au sol

c’est dimanche matin et mon poème a les yeux cernés

c’est dimanche et mon poème a fait son smatt toute la fin de semaine

c’est dimanche et mon poème ne fait plus son frais

c’est dimanche et mon poème a peur du lundi

c’est dimanche et mon poème a peur de dire ce qu’il pense

c’est dimanche et le dimanche on se repose, c’est dimanche et mon poème dérange

mais c’est dimanche au Salon et ici mon poème est à l’abri

c’est dimanche et on est ici à l’abri et donc mon poème aimerait vous dire ceci :

mon poème prend beaucoup de précautions pour être bien compris

mon poème aimerait rappeler qu’il est gratuit et n’existe en aucune manière pour être récompensé

mon poème a toujours fait ses affaires et va continuer à les faire

mon poème existe par une nécessité qui ne vous appartient pas; aussi n’avez-vous pas à l’aimer en retour

mais voilà, mon poème le dira aujourd’hui et ne le dira pas demain : mes pieds sont imbibés de crachat et pourtant ils s’obstinent à avancer

mon poème dit aussi : je crois à la dignité, à la compassion et à la colère

mon poème trouve impensable qu’on soit si scandaleusement libres et indifférents de l’être

mon poème se désole que l’imagination soit reléguée avec les passe-temps face aux impératifs mathématiques de la toute-puissante utilité

mon poème tient à vous rassurer : il ne se mutera pas en litanie moraliste des causes nobles qui se battent pour nous tandis qu’on les regarde se faire mater à la télé

mon poème garde son petit carré rouge près de son coeur et va continuer de faire ses affaires

et mon poème va enfin vous dire ce qu’il aimerait vraiment vous dire et ce qu’il a à vous dire, c’est un poème, bien entendu, c’est même un des poèmes les plus bouleversants d’espoir déraisonnable et révolutionnaire qu’il m’ait été donné d’entendre, et il tient en une seule et fragile et innocente petite phrase, vociférée un soir sur scène par un vieux poète beatnik et rebelle et magnifique animé d’une conviction désarmante que seuls les fous, les sages et les enfants oseraient jamais afficher, et mon poème voudrait donc redire ces mots d’Alain-Arthur Painchaud :

«Un jour, nos poèmes joueront dans leurs discothèques.»

Chacun de ces mots m’émeut jusqu’à la moelle épinière par son extraordinaire pouvoir de penser le monde autrement. Je vous les redonne, ils sont à vous maintenant :

«Un jour, nos poèmes joueront dans leurs discothèques.»

 

 

dimanche

Salon du livre ouvert l’hiver : partie 3 (fin)

Aujourd’hui, dimanche 29 mars, à 15h15, aura lieu l’avant-dernière activité de ma résidence d’auteur au Salon du livre à Trois-Rivières, une entrevue autour de ouvert l’hiver que j’ai confiée à Guy Buckley. L’entrevue, en parfait passionnés que nous sommes, a en réalité débuté au début du mois. En voici le troisième et dernier moment, avant l’entretien devant public.

Pour lire la première de l’échange, cliquez ici.

Pour la seconde partie, c’est ici.

samedi 28 mars 2015

Tout en variant tes manières, tes matières, tu conserves l’impression intérieure de redire le même, le tien, celui qui te lie, sans pour le moment pouvoir en sortir, à une source d’inspiration, toujours la même, la plus visitée de toutes, la dialectique échouée des fusions qui ont pris fin.

Tu parles d’attentes déjouées, que tu te trouverais là où nous ne t’attendons pas toujours, ou pour être plus sûr de ce que j’avance, là où je ne t’attends pas toujours. C’est bien possible et c’est tant mieux. La déroute des attentes est souvent à proximité des parcours qui ont du souffle.

Alors comme ça, tu songes donner congé à ton corps… C’est une noble idée. Tu n’auras plus donc que ça, des idées, des idées décorporalisées, qui voyagent mieux en autobus, qui s’immiscent dans les interstices, qui n’ont pas besoin de commander une bière.

Pour revenir à nos leptons, la panoplie des perceptions possibles pour une œuvre donnée varie tant que l’artiste lui-même — surtout lui — ne peut garantir ce qu’il arrivera à émettre. Seulement, tu as cette manière de te répéter consistant à faire très différent d’une fois à l’autre, alors, pas étonnant que parfois, le quasi quinquagénaire que je suis soit laissé en plan par une finesse n’ayant pas survolé mon air du temps passé.

Nous mettrons de l’ordre dans tout ça demain après-midi, alors que je me dépucèlerai devant toi à titre d’intervieweur [littéraire], toi qui te dépucelas il n’y a pas si longtemps à titre de commissaire d’exposition!

Merci pour la possibilité de cet échange, même s’il risque d’avoir été suivi par trois pelés et un tondu.

Guy

*

Poème du samedi

Enfant terrible

à Catherine Cormier-Larose

«Vous êtes charmant et courtois»

dixit mon biscuit chinois

je réponds aux sourires

et je serre chaleureusement les mains qu’on me tend

avec les mêmes dents et la même poigne qui me servent, ailleurs, à mordre et à tordre

humblement j’accepte les compliments

comme les critiques

mêmes les plus violentes

comme cette gentille dame hier

qui a dit de mon poème

qu’elle l’avait trouvé cute

elle me l’a dit deux fois

je n’ai pas bronché

j’ai trouvé la dame aimable

je me suis senti aimé

j’ai aimé être aimé

j’aimais aimer être aimé et aimer ça

j’ai authentiquement aimé aimer aimer être aimé et aimer ça

c’est simple

parce que pour tout le reste, il y a les poèmes

dans lesquels je peux laisser cours à ma brutalité foncière

et imaginer un mur contre lequel aligner pour les fusiller

tous les biscuits chinois de ce monde

samedi